Roger DUPUY
La République jacobine
Terreur, guerre, gouvernement révolutionnaire

Seuil, Points, 2005
Notice de Claudine Cavalier


 

Ce livre de Roger Dupuy remplace dans la collection de la Nouvelle histoire de la France contemporaine du Seuil le volume de Marc Bouloiseau.

Court et stimulant, l’ouvrage recourt au cadre chronologique dans l’exposé des faits, sans se priver de l’enrichir de développements thématiques bienvenus sur les points-clefs de la courte période traitée, ainsi que d’un excellent appendice historiographique. Les points positifs sont nombreux : le récit proprement dit des événements de ces deux années qui en furent débordantes est vif et bien mené, les analyses ponctuelles la plupart du temps concises et rigoureuses (les pages sur le gouvernement révolutionnaires sont particulièrement excellentes) les apports de la recherche la plus modernes bien intégrés dans l’ensemble.

Parmi les points forts, on peut citer, entre autres, une très bonne présentation des forces en présence et du mécanisme qui conduisit à leur affrontement dans les premières semaines  de la République, une mise au point parfaite sur Valmy, des pages brillantes et précises sur la Vendée (malgré une nette exagération du bilan connu des noyades de Nantes). Sur le plan des idées générales, Dupuy fournit une remarquable mise en perspective de la violence révolutionnaire dans ce qu’elle a de spécifique tout en questionnant avec force sa relation avec les violences d’Ancien Régime. Sa réhabilitation du peuple en tant qu’acteur politique révolutionnaire à part entière, contre l’historiographie « critique » qui réduit les interventions des masses à un dérapage passéiste et sanglant, est très convaincante, de même que sa prise en compte fine des circonstances dans l’analyse de la dynamique révolutionnaire.

La présentation du jacobinisme tirée de cette analyse est particulièrement passionnante, à cent lieues de la néo-vulgate moderne qui, dans le sillage de François Furet, s’acharne à placer les contradictions de la pensée jacobine sur un plan strictement idéologique en les coupant de tout contexte événementiel et mental. Là où cette dernière fait de l’irréductible tension entre le peuple et ses représentants l’occasion, pour une minorité ambitieuse, d’une captation de pouvoir fondée sur la fabrication d’un discours idéologique auto légitimant et la mise en place d’une dictature calculée, Dupuy soutient avec bonheur le contraire : la dictature de fait exercée par les Jacobins est le fruit de circonstances extérieures à eux qui la rendirent nécessaire, et la contradiction qui mina le pouvoir révolutionnaire réside dans l’incompatibilité entre l’autoritarisme qu’il dut assumer malgré lui, et la théorie politique profondément démocratique dont il tirait sa légitimité. Le club apparaît de la sorte non plus comme le lieu de l’élaboration en vase clos d’une idéologie pré-totalitaire, mais comme celui de compromis successifs entre le gouvernement et les sans-culottes qui constituaient la base de son pouvoir.

Toutes ces qualités font regretter d’autant plus vivement le nombre étonnant d’erreurs ou d’imprécisions qui parsèment le livre, ainsi que le caractère franchement bâclé de sa fin. A titre d’exemples, que penser d’une phrase qui situe péremptoirement l’origine, supposée volontaire et unique, des massacres de septembre, dans l’action du Comité de surveillance de la Commune de Paris, suivie d’une description des événements où le rôle des sections est quasiment passé sous silence ? Certaines erreurs sont si grossières qu’elles laissent rêveur : situer la dénonciation de Brissot par Robespierre le 1er septembre aux Jacobins, alors qu’elle a eu lieu à la Commune, par exemple, est très gênant, car cela conduit le lecteur à mal évaluer les forces et les rôles respectifs des deux instances à cette date cruciale, erreur que Robespierre ne risquait pas de commettre... Faire de Marat un agent d’Orléans consiste à répéter de vieux poncifs contre-révolutionnaires depuis longtemps détruits par la recherche, et quant à tirer des déductions de l’absence de Robespierre à la Convention le 5 septembre 1793, comme le fait Dupuy, alors que l’Incorruptible était président de l’Assemblée et répondit longuement à Chaumette venu porter les revendications sectionnaires, c’est prendre les mensonges orientés de Michelet pour une source fiable, ce qui est un peu ennuyeux dans le cadre d’un ouvrage destiné aux étudiants. On pourrait malheureusement multiplier les exemples de ce type, auxquels il faut ajouter des affirmations aventurées... Robespierre était-il vraiment sûr de lui à la veille de Thermidor ? Dupuy en paraît un peu vite certain.

Enfin, la description des derniers temps du gouvernement révolutionnaire en terme de « pouvoir absolu » de l’Incorruptible et celle du culte de l’Être Suprême comme de l’ « apothéose » du pontife d’une religion nouvelle inspirée de la théocratie rousseauiste étonnent légitimement le lecteur, qui croyait que ce genre de caricature sommaire était dépassé au moins depuis la mort de Michelet. L’analyse de Thermidor ne vaut pas mieux, malgré les références à celle, toute différente et remarquable, récemment fournie par Françoise Brunel, et se limite à quelques formules à l’emporte-pièce.

Malgré ces défauts, le petit livre de Dupuy se recommande chaudement pour sa clarté, sa concision et la force de la plupart de ses analyses.


© Claudine Cavalier 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794